Entre la justice et...

Entre la justice et...

Si je devais dire ce qu’ils ont choisi entre la justice et leurs mères, je manquerais à mon devoir de délicatesse.

Ils ? Un président de cour d’assises, un avocat général, deux confrères en partie civile et deux « huiles » de mon Barreau de l'époque.

Le problème ? Un procès d’assises en appel prévu sur trois jours à 300 kilomètres de chez moi et fixé la semaine du terme de la grossesse de ma compagne enceinte.

L’accusé avait été condamné à la perpétuité en première instance et m’avait demandé d’intervenir pour son audience de la dernière chance.

Trois mois avant l’audience, j’ai sondé le président concernant un éventuel renvoi motivé par mon indisponibilité : ma compagne était enceinte et le terme et l’audience tombaient la même semaine. Le magistrat m’a félicité et m’a dit qu’il n’y avait a priori pas de problème.

Quelques jours plus tard, le greffe m’a demandé de formaliser par écrit les motifs de ma demande, ce que j’ai fait. Le président m’a répondu que lui et l’avocat général entendaient accéder à ma demande, les avocats des parties civiles étant en copie.

« Re: dossier XXX ». Les confrères en partie civile… Florilège d’arguties plus crasses les unes que les autres : « sa demande est tardive puisque les convocations ont été envoyées il y a un mois, le procès est dans trois mois », « sa demande pour motif personnel n’est justifiée par aucune pièce ». Jamais rien lu d’aussi abject.

Après quelques rebondissements procéduraux futiles, le président a indiqué prendre acte de l’opposition des avocats des parties civiles et du changement de position du parquet général et maintenir l’audience aux dates prévues.

Quelques semaines plus tard, j’en ai touché un mot à des élus de mon Barreau de l'époque qui, je l’imaginais, s’indigneraient de cette situation et m’assureraient du soutien de l’Ordre.

Doigt dans l’œil.
« Votre compagne est avocate ? Non ? Ah, parce qu’à la limite si ça avait été le cas, on aurait pu vous soutenir, mais là, c’est non. »
« L’Ordre ne vous soutiendra pas, ça pue votre truc.»
« Ce qu’il faut faire, c’est refiler l’affaire à un confrère. Vous avez bien un ami avocat ? Vous lui payez une bouffe et vous lui demandez de vous rendre ce service. Ça fonctionne comme ça dans la profession. Ne faites pas de vague et ne plantez surtout pas le procès. »

Verdict sans appel : ni bienveillance, ni considération ; surtout, pas totem d’immunité disciplinaire. A l’époque, l’heure était pourtant aux roulements de mécaniques concernant les consœurs contraintes de perdre les eaux en salle d’audience.

Dans un monde parallèle, je n’en aurais fait qu’à ma tête. Ce monde de brutes sordides et hypocrites étant ce qu’il est, j’ai passé la main. Entre la mère de mon enfant et celui qui m’avait confié le procès de sa vie, j’ai choisi l’Amour…

Le client a parfaitement compris ce choix et l’a respecté. Parmi tous ceux que cette affaire m’aura permis de côtoyer, c’est lui qui aura été le plus humain.

28 janvier 2025. Mon histoire continue. Elle s’écrit à trois. Pour le meilleur.

Publiée le : 07/01/2026