"Sortir d'où ?"

"Sortir d'où ?"

Lecture de la prévention, rapport, interrogatoire des prévenus sur les faits. Puis le moment tant attendu de la personnalité : « Monsieur, vous avez été condamné à trois reprises pour des faits de vol, dont la dernière fois en CRPC à une peine de sursis avec mise à l’épreuve. Que faut-il faire de vous ? »

Janvier 2020. Orléans. Il s’agit-là de ma première audience de comparution immédiate. Le prévenu comparaît sous contrôle judiciaire et est en état de récidive légale pour plusieurs faits de vol et de recel dont il conteste l’essentiel malgré un dossier accablant.

Décrire cette audience ? Un ping-pong verbal à sens unique entre lui et la présidente dont l’issue ne laisse aucune place au doute quant au fait qu’il sera déclaré coupable et qu’il a ulcéré le tribunal.

Bref, c’est le moment tant attendu de la personnalité (cf la CRPC supra).

Présidente : « Monsieur, vous allez faire quoi quand vous allez sortir ? »

Moi (voix intérieure) : vous n’en avez pas marre de manifester votre opinion depuis tout à l’heure ?

Moi (me levant brusquement) : « SORTIR D’OÙ ? »

Présidente (médusée) : « Euh, du tribunal Monsieur… Maître ! »

Moi… me rasseyant, les mains tremblantes, en mode poker face, avec un sourire crispé et poli et un hochement de tête nonchalant pour la remercier de cet éclaircissement.

La Consoeur en défense rit sous cape.

Présidente : « Monsieur, quels sont vos projets après l’audience d’aujourd’hui ? »

L’audience continue.

Réquisitions. Le parquet veut un mandat de dépôt pour le mien, pas pour l’autre. Plaidoiries de la défense. Attente du couperet. Arrivée d’un groupe de policiers pendant que le tribunal délibère. Derrière leurs regards torves scintille l’envie d’en découdre avec le mien si l’idée lui venait de prendre la tangente. Je lui explique que ces renforts de dernière minute laissent malheureusement présager une incarcération sur-le-champ. Quelques larmes lui échappent, qu’il réprime aussitôt.

Sonnerie. « Le tribunal, veuillez vous lever. »

Le moment de vérité. Coupable. Condamnation à une peine mixte. Partie ferme d’un an. Suite du délibéré. L’expression « mandat de dépôt » n’est pas prononcée. Je fronce les sourcils. C’est ma première fois donc je me dis que cette modalité d’exécution peut encore être précisée. La présidente lit le dispositif sur intérêts civils. Je comprends que ce ne sera pas pour aujourd’hui… Wow.

Aujourd’hui encore, j’ignore ce qui, entre ce « SORTIR D’OÙ ? », ma plaidoirie dans laquelle j’ai fait feu de tout bois ou tout autre paramètre indépendant de ma personne, lui a permis de sortir… du tribunal.

Défendre, c’est intime. On le fait avec son instinct, son code, ses tripes, sa tête… Parfois ça finit bien.

À ma connaissance, ce jeune n’a plus fait parler de lui.

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Lien pour lire pour l’article de la presse locale (La République du Centre) concernant cette audience.

Conseil supérieur de la magistrature - Recueil des obligations déontologiques des magistrats - Chapitre II, L’impartialité

« L’ impartialité oblige le magistrat à se défaire de tout préjugé. Élément essentiel de la confiance du public dans l’institution judiciaire, elle constitue un droit, garanti par l’article 6 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle conditionne le respect du principe fondamental d’égalité des citoyens devant la loi.

(…)

5. Les magistrats du siège ne peuvent, ni dans leur propos ni dans leur comportement, manifester publiquement une conviction jusqu’au prononcé de la décision.

(…)

16. Dans son aptitude à écouter, ses réactions ou la formulation de ses questions, le magistrat veille à ne pas susciter chez le justiciable un sentiment d’inégalité de traitement. Il ne doit donner aucun signe d’approbation ou de désapprobation, ni commenter les interventions des conseils ou des représentants du ministère public. (…) »

Publiée le : 07/10/2025

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