
Tout donner ne suffit pas toujours
Avocat pénaliste. Un métier dans lequel tout donner ne suffit pas toujours… Quelques succès, certes, mais aussi beaucoup d’échecs. Certains que l’on finit par accepter, d’autres pas.
Une affaire en particulier me revient à l’esprit à chaque fois que je reconstruis mentalement le panthéon de mes désillusions. C’était l’une de mes premières audiences de comparution immédiate. Je défendais un homme qui avait conduit en état d’ivresse et sans assurance. Du petit pénal.
Le détail des faits ? Quelques bières bues à l’occasion d’un déménagement où il avait donné un coup de main et était le seul titulaire du permis de conduire. Puis, pas de chance : contrôle routier, épreuves de dépistage, interpellation, garde à vue, déférèment devant le procureur, comparution immédiate : l’enchaînement fatal…
Il avait bientôt trente ans, un sale casier judiciaire (23 mentions) et un suivi en cours. Sa dernière condamnation datait de trois ans auparavant. Vingt-trois mentions jusqu’à ses vingt-six ans… puis, plus rien jusqu’à l’affaire qui nous occupait. Pas un enfant de cœur, mais ces trois années de répit actaient son choix d’en finir avec la délinquance.
Malgré la simplicité des faits, les enjeux de cette audience étaient immenses : sa compagne était enceinte de quatre mois.
La garde à vue s’était « bien » passée et les policiers lui avaient laissé entendre que les juges pourraient être compréhensifs. Devant le tribunal, la peur de tout perdre l’a liquéfié. Dès les premières secondes de l’audience, il s’est effondré en larmes, incapable de terminer la moindre phrase sans sangloter. Il ne minimisait rien et reconnaissait tout.
La sanction à lui infliger devait assurer la protection de la société, prévenir la commission de nouveaux faits et restaurer l’équilibre social. Cette peine devait être individualisée et déterminée en fonction des circonstances de l’infraction, de la personnalité de ce monsieur et sa situation matérielle, familiale et sociale. Ce n’est pas moi mais le code pénal qui le dit. Ces principes me parlent… donc j’en ai parlé dans ma plaidoirie.
Verdict ? 6 mois ferme, mandat de dépôt, « Vous avez 10 jours pour faire appel ».
Quelques années sont passées, pas la pilule. Je me rappelle vaguement de l’épilogue. Mes savantes explications concernant les remises de peine automatiques et la possibilité d’un aménagement de peine pour, si la détention se « passait bien », être auprès de sa compagne pour les dernières semaines de grossesse… La négociation avec les policiers afin qu’ils me laissent le temps de faire un aller-retour entre les geôles du palais et le bar-tabac le plus proche pour lui acheter un paquet de clopes… Sa détresse, surtout.
Parfois, tout donner ne suffit pas.
Publiée le : 09/09/2025
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